Omphalos

Dans le temple de Delphes en Grèce antique, on retrouvait une pierre sacrée qui symbolisait le centre du monde; c’était l’omphalos. L’omphalos représente le point central d’un lieu et le moyeu d’une roue. L’omphalos est donc ce point autour duquel un mouvement de rotation s’exprime, autour duquel le monde tourne.

Le mot omphalos signifie aussi nombril chez l’être humain. C’est le point central du corps, le centre de son univers. C’est le point qui, grâce au cordon ombilical, le relie à son origine, à la source de sa vie.

Nous connaissons tous les expressions “se regarder le nombril” et “se prendre pour le nombril du monde”. Ces expressions définissent le nombrilisme qui est une fixation sur le moi au dépend des autres. C’est un regard tourné en permanence vers soi et dont l’horizon se limite à sa propre personne. Cela correspond à l’égocentrisme. L’ego devient l’origine de tout; tout tourne autour de notre nombril.

L’égocentrisme représente une étape de l’évolution. Cela commence chez l’enfant lorsqu’il découvre qu’il a un pouvoir d’agir sur le monde, qu’il existe une différence entre ce monde qui l’entoure et sa personne. C’est en quelque sorte la naissance de sa conscience; c’est une première séparation.

L’égocentrisme n’existe pas qu’au niveau individuel. La culture moderne dans laquelle nous vivons met aussi sur un piédestal l’être humain en célébrant son exceptionnalisme. Pour la culture moderne, l’être humain est le centre de la création et le joyau de l’univers. Cette attitude a un nom; l’anthropocentrisme.

L’anthropocentrisme est un égocentrisme de masse. L’être humain y est célébré et vu comme l’aboutissement de l’évolution de l’univers. Sous cette perspective, les autres formes de vie sont perçues comme secondaires. L’homme devient le roi de la nature et s’en sépare pour la subjuguer. C’est une deuxième séparation.

Cette attitude où la nature est vue comme extérieure à nous plutôt que comme partie et extension de nous est une conséquence de ce regard mal posé, de ce regard dont l’horizon se limite à notre propre personne. La culture, comme l’individu, doit passer par certaines étapes d’évolution avant de s’ouvrir aux autres. L’anthropocentrisme est une étape.

Au niveau personnel, l’égocentrisme peut se vivre de plusieurs façons; des situations peuvent l’alimenter inconsciemment.

J’ai toujours souhaité devenir père. La notion de famille pour moi est importante, elle fait partie de mes valeurs. Dans ma jeune trentaine, ce rêve s’est concrétisé. Un premier enfant, mon fils, est né. Dans les minutes qui ont suivi sa naissance, j’ai senti un changement important se faire en moi; j’ai senti un revirement. Ma vie ne consistait plus à réussir au niveau professionnel mais à protéger ce petit être, ce petit Paul qui venait d’apparaître dans mon univers. Pour sa première nuit à l’hôpital je l’ai donc pris dans mes bras et collé sur mon épaule pour qu’il sache que j’étais là, qu’il était en sécurité et qu’il pouvait compter sur moi. Paisible et rassuré, il a soufflé dans mon cou jusqu’au petit matin. Cette journée était un grand passage pour lui et pour moi également. Mon regard sur la vie venait de se renverser.

Être parent est une expérience transformatrice. Elle nous amène à voir le monde sous le regard de l’autre. Elle nous amène à comprendre à travers nos enfants la multitude de façons dont des besoins peuvent être exprimés. Elle nous amène à apprendre à prioriser le bien commun avant les besoins individuels. Elle nous amène à accepter que nous n’avons pas les réponses à toutes les questions. Elle nous apprend l’humilité.

Être parent c’est aussi devenir le centre de la famille. Ces petits êtres que nous regardons grandir tournent en orbite autour du soleil binaire que sont leurs parents. L’amour qu’ils nous renvoient nous nourrit. Mais cet amour nourrit aussi un peu cette partie de nous qui s’efface tranquillement mais qui reste toujours là; cette énergie nourrit notre égocentrisme. En devenant le centre de leur univers, nous devenons aussi dépendants de ce rôle. Nous nous y attachons.

Cette étape dans le rôle de parent passe très vite, trop vite même. Devenus de jeunes adultes, nos enfants sont prêts à s’élancer sur leur chemin de vie, à quitter leur orbite familiale pour se diriger dans un espace qui leur permette de façonner la vie à leur façon et selon leurs rêves. C’est une étape clé de leur évolution et un signe de réussite pour les parents; leurs enfants ont été bien guidés, ils sont prêts à s’envoler.

Mais cette partie de nous qui reste égocentrique ne le voit pas de cette façon. Elle vit et constate l’absence, le vide qui s’annonce. Le rôle de parent qui occupait une grande place dans notre identité devient moins central. Nous qui étions le centre de leur univers devenons des satellites qui orbitent autour de leur propre centre. Ce renversement ébranle notre identité.

La crise qui accompagne mon éveil découle de cela. Elle découle du fait de constater qu’une étape de ma vie est franchie et que je doive maintenant me construire une nouvelle identité. Après plus de vingt ans à voir mes enfants tourner autour du centre familial que j’étais, je dois constater qu’ils sont prêts à s’élancer dans la vie en quittant leur orbite. C’est à la fois une grande fierté pour moi mais aussi un grand moment de nostalgie. Nostalgie de ces moments qui ont passé trop vite et qui font désormais partie du monde des souvenirs.

Le mot omphalos a aussi un sens très particulier pour moi, un sens très personnel.

Au début de 2002, nous apprenons ma conjointe et moi la venue prochaine de notre deuxième enfant. À la première échographie, nous apprenons que nous serons les parents d’une petite fille. Nous sommes comblés. Mais dans les minutes qui suivent, la joie laisse vite place à l’inquiétude. La technicienne qui procède à l’échographie décèle des anomalies. Notre petite Camille souffre d’une omphalocèle, soit une malformation de la cavité abdominale; celle-ci ne s’est pas complètement refermée durant sa croissance au niveau du nombril; une boucle de ses intestins se retrouve à l’extérieur du corps. Le médecin nous informe que cette anomalie est un marqueur; elle est souvent accompagnée d’autres malformations, dont certaines au cerveau. Nous ferons un va et vient constant dans les prochaines semaines à l’hôpital pour des examens plus poussés. De nombreuses échographies générales, cardiaque, et la prise d’un échantillon de liquide amniotique pour analyser l’ADN de notre petite Camille car une trisomie-18 est suspectée. Tous ces examens au final ne pourront révéler de diagnostic précis; nous vivons dans un monde de supputations. Les examens révèlent certains faits; omphalocèle, polydactylie et malformation au niveau de l’œsophage qui empêche la déglutition. Notre petite Camille devra être opérée dans les secondes qui suivront sa naissance.

La généticienne et le cardiologue qui traitent le dossier ont le regard sombre. Ils constatent la présence d’un syndrome poly-malformatif qui leur est inconnu et qui les empêche d’établir un diagnostic précis. Comme parents, nous devons prendre une décision; amener notre petite fille au monde ou interrompre la grossesse. Le cardiologue, très humain, constate notre désarroi. À la fin d’une consultation, il s’éclaircit la gorge et sort de son rôle de médecin:

“Ce que je viens de vous dire, c’est le médecin qui vous l’a dit. Comme médecin je ne peux pas vous donner un diagnostic précis qui vous informerait sur la qualité de vie de votre enfant. Je vais maintenant vous parler comme grand-père… Comme grand-père je serais très inquiet… Je serais très inquiet pour la qualité de vie que cet enfant pourra avoir”.

À partir de cette rencontre, il nous reste trois jours pour décider de la suite des choses car nous sommes près de la date limite pour une interruption volontaire de grossesse.

En dormant avec mon fils sur l’épaule pour sa première nuit, je prenais conscience du revirement de rôle dans ma vie. En ayant à prendre une décision sur la vie de ma propre fille deux ans plus tard, je réalisais encore plus les responsabilités qui viennent avec le rôle de parent.

Comme parents, nous avons la responsabilité de nous assurer que nos enfants puissent vivre dans des conditions qui permettent leur épanouissement. Conditions qui semblaient ne pas exister pour notre petite Camille. Notre décision, déchirante, a été de la faire passer directement dans l’après-vie puisque la vie qui s’annonçait pour elle semblait être une vie de souffrances.

L’accouchement a été difficile. Savoir qu’on va donner la mort plutôt que la vie est un choix déchirant. À sa naissance, ma petite Camille pesait moins de 400g. Comme son grand frère, je l’ai prise sur moi. Elle était toute menue et avait un beau visage d’ange. Je l’ai bercée durant une dizaine de minutes pendant qu’elle terminait de franchir le passage vers son nouveau monde, pendant que la vie la quittait définitivement. C’est elle qui veillerait maintenant sur nous et sur sa petite sœur Daphné qui naîtrait à la fin de 2003.

Je n’ai jamais eu peur de la mort, sauf pendant que j’élevais mes enfants. Avec cette étape de vie que je suis à franchir, la mort ne me fait plus peur; mes enfants sont maintenant grands. Comme eux, cette étape que je franchis m’appelle à vivre autre chose, à vivre de nouvelles expériences.

Je suis maintenant en orbite autour du soleil que sont devenus pour moi mes enfants. Et je suis aussi à la recherche de cette mission, qui comme une étoile, sera le nouveau centre de mon univers. Autour duquel je pourrai tourner et dérouler la suite de mon histoire. Omphalos veut aussi dire ombilic. L’ombilic désigne notre nombril mais il désigne aussi le bâton du volumen, ce bâton autour duquel est enroulé le manuscrit de notre histoire, le volumen, et qui est le sens premier du mot évolution.

Dans l’origine du mot omphalos, il y a aussi le sens de lieu sacré d’où l’on peut mieux entrer en communication avec les divinités. Il a comme racine le mot indo-européen nobh dont dérive le mot tarière. La tarière est un outil qui permet de creuser le sol, de forer à la recherche d’une source.

Cette crise est une étape normale de l’évolution. C’est un appel à l’action, c’est l’outil que nous fournit la vie pour que nous puissions creuser et retrouver en nous cette source divine qui contient à la fois notre originalité, notre essence, notre identité et la suite de notre histoire.

Cette source d’amour, je souhaite qu’elle devienne mon nouvel omphalos.

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