Seuil

Je suis entre deux chapitres de mon histoire. Je suis dans cet espace particulier où un chapitre se termine pendant qu’un autre s’annonce. Je m’apprête à tourner la page vers ce nouveau chapitre qui contient une histoire inconnue. Une histoire qui est soit à découvrir soit à imaginer et à construire.

Cet espace est un espace liminaire. Du latin limens, c’est le seuil du passage qui relie deux mondes. Un premier monde que je connais bien et dans lequel je vis depuis plus de vingt ans, et un nouveau monde qu’il me reste à découvrir.

Comme un sablier, ce monde que je connais occupe la bulle supérieure. Tout le sable qu’il contient se déverse tranquillement, au fil du temps, dans sa bulle inférieure. Je suis ce grain de sable qui doit passer par le goulot pour rejoindre cette bulle. Ce goulot d’étranglement est un espace liminaire. Pour pouvoir le traverser, je n’ai pas le choix de me transformer.

Cette bulle supérieure, c’est mon identité en tant que parent à temps plein. Avec le départ progressif de mes enfants qui atteignent l’âge adulte, mon identité doit se transformer. Désormais je ne serai plus un père à temps plein, mais un père sur appel. Cette identité à laquelle je me suis identifiée pendant toutes ces années, est une peau qui se morcèle et qui va bientôt tomber complètement pour être remplacée par autre chose. Je suis en train de muer.

Bien que tout à fait normale, cette transformation n’est pas pour autant facile. Il me faut apprendre à renoncer à un rôle que j’ai apprécié; mes enfants sont maintenant grands et s’apprêtent à voler de leurs propres ailes. Ce renoncement demande du courage, de la foi et de l’espérance. Courage, car il demande de laisser aller mon identité actuelle. Foi, car je dois croire en quelque chose dont je ne connais pas encore précisément les contours. Espérance car je souhaite que ce nouveau chapitre de ma vie soit à la hauteur de ce que j’ai vécu jusqu’à maintenant; qu’il me permettra d’être véritablement au service des autres sans pour autant m’oublier.

Cet espace liminaire est un cocon. Un cocon où mon identité se dissout. Un espace de transformation dont je ne connais ni l’ampleur ni la durée. Cet espace réside entre le point final du chapitre qui se termine et la première lettre du chapitre qui suit. Il se situe dans l’espace invisible entre la dernière page du chapitre qui se termine et la première page de la nouvelle histoire qui s’annonce. C’est un espace de sens et d’essence. C’est l’espace d’où naîtra la suite de mon histoire. Un espace où l’imagination jouera un rôle déterminant. Un espace de création et de renaissance.

Ce cocon dans lequel je m’engage est ma chrysalide. C’est cet espace qui me fera passer d’une vie de chenille à celle d’un papillon. C’est un espace de métamorphose. Dans un organisme vivant qui se développe en plusieurs phases, on appelle ce stade final l’imago. Cette mue qui produit l’imago est la mue imaginale. C’est une mue qui fait appel à l’imagination. Car mon imagination nourrit cette métamorphose; elle informe ce que je souhaite devenir et les expériences que je souhaite vivre. L’imago est le stade final où les ailes du papillon se déploient. Ces ailes sont l’incarnation de mon imagination. Elles porteront ce projet que je suis en train d’imaginer et qui est en train de prendre forme. À sa naissance, elle assureront son envol.

Ce projet, je n’en aperçois que la silhouette. Son ossature n’est pas encore visible. Je connais la finalité du projet; je sais qu’il se déploiera autour d’une cellule imaginale qui servira à faire naître des communautés. Cette cellule vivante contiendra l’ADN requis pour bâtir chaque communauté; ce sera l’ADN pour bâtir un village. Chaque village aura sa propre personnalité. L’idée à la base sera de relier des gens entre eux pour qu’ils puissent collaborer ensemble à répondre à un besoin et ainsi vivre les bienfaits d’une communauté. Qu’ils sentent qu’ils font partie d’un tout, un tout ayant sa propre culture.

Ce projet est encore en phase d’idéation. Je souhaite qu’il serve de véhicule pour mettre en place des solutions à des besoins existants, qu’il serve à relier les gens entre eux, que les personnes qui y participent fassent l’expérience de la force de la cohésion; qu’ils ressentent l’effet d’appartenance et de la réciprocité. Qu’ils puissent incarner une culture axée sur la collectivité, sans pour autant renier l’individualité de chaque personne. Qu’ils remettent en selle les valeurs héritées de nos ancêtres. Qu’ils se rapprochent de la nature et qu’ils l’honorent; qu’ils retrouvent leur origine et rayonnent à travers ces liens. Mais surtout je souhaite que chacune de ces personnes y trouve l’espace nécessaire pour pouvoir s’éveiller et découvrir puis exprimer sa propre histoire. Je souhaite regrouper des hommes-sages et des sages-femmes qui, grâce à leur propre expérience, aideront ces personnes durant ce passage, cette mue imaginale.

J’ai encore beaucoup à faire; je suis encore dans ma chrysalide. Il me reste à imaginer les façons de concrétiser les objectifs de ce projet; il me reste à traverser cet espace liminaire, à passer dans l’entonnoir de ce sablier et glisser lentement dans cette nouvelle phase de ma vie. Il me reste à imaginer.

Tel un monarque, je souhaite déplier mes nouvelles ailes et m’envoler pour laisser ma marque; je souhaite laisser une trace de mon passage.

Tel un phénix, je souhaite renaître pour bâtir un village.

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